side-area-logo

Soleils martiens

Félicie d’Estienne d’Orves

exposition du 20 mai au 28 août 2022


« Nous affirmons qu’il existe une infinité de terres, une infinité de soleils et un éther infini. »
Giordano Bruno, L’Infini, l’Univers et les Mondes (1584)

Artiste plasticienne dont le matériau est la lumière, Félicie d’Estienne d’Orves imagine des installations et performances qui font appel à une connaissance des phénomènes du réel et s’intéressent à la définition des limites de l’espace, physique et cosmologique, par la lumière et sa vitesse. Dans le sillage des land artists des années 1970, l’artiste dessine une nouvelle topographie de l’art en arpentant cette terra incognita qu’est l’espace.

Cette première exposition monographique présente plusieurs oeuvres développées autour de champs de perception dits « profonds », expression inspirée par l’image prise par le télescope spatial Hubble en 2016.

Cliché d’une région du ciel vide en apparence, l’image du « Champ profond de Hubble » a révélé, dans une fenêtre de quelques millimètres, près de trois mille galaxies lointaines embrassant une perspective cosmique de plus de treize milliards d’années-lumière. Le Hubble Deep Field est une photographie dont chaque galaxie contient des milliards de soleils, une preuve visuelle de l’infinité des mondes décrite par le philosophe italien Giordano Bruno dès le XVIe siècle. À travers ces paysages représentés par l’imagerie et les modèles scientifiques, la plasticienne interroge notre rapport au réel et nos perceptions qui sont désormais multiples, parallèles, ubiques.

Félicie d’Estienne d’Orves est artiste plasticienne française. Son travail, qui combine nouvelles technologies, lumière et sculptures, porte essentiellement sur des sujets liés à l’astrophysique. L’artiste est récompensée par la Fondation Vasarely en 2018.

 

///

Un coucher de soleil, donc, comme il en existe tant dans l’histoire de la peinture et de l’image, à la différence que celui-ci est produit à partir de clichés pris par des appareils d’exploration scientifiques, et en s’aidant de connaissances théoriques issus de la recherche en astrophysique. Un crépuscule pour personne, là où nul ne peut le voir, sauf à travers les caméras d’un robot solitaire.
Au moment où l’espace devient plus que jamais un enjeu politique, militaire et économique, alors que de multiples initiatives privées de grande envergure nous engagent dans une course aux étoiles d’un genre nouveau, Félicie d’Estienne d’Orves y inscrit un geste artistique qui tend à se détacher, à se décentrer par rapport à son origine terrestre.
Face à la métaphore de la conquête, de la colonisation et de l’accélération, qui nourrit la manière dont nous avons imaginé l’espace jusqu’à présent, Félicie d’Estienne d’Orves crée des objets et des situations qui installent un temps de suspension, en donnant forme à un lien autre, intime et subjectif, avec les cycles de l’univers.
Cette approche se traduit souvent par une œuvre organisée autour de variations graduelles de la lumière, à la limite de la perception – un trait qui rappelle les dilatations et les drones propres à la musique d’Eliane Radigue, dont la composition Koumé a nourri la création de Continuum. Ici, l’horizon, les lignes, les dichotomies tranchées s’effacent, comme une illusion qui se délite devant nous, pour laisser place à ce qui relie, ce qui persévère en se transformant, ce qui ne s’éteint jamais complètement.
Dans ce rythme se dessine une manière d’écouter et de voir, qui suppose une immobilité, une disponibilité à ce qui pourrait advenir. Pour Félicie d’Estienne d’Orves, c’est ce que l’espace rend possible du point de vue artistique, puisque toute prise de vue reste infiniment rare et difficile à obtenir, par contraste avec le déferlement des images que nous connaissons sur terre.
Les représentations de l’espace, artistiques ou scientifiques, relèvent d’une autre manière de voir, puisqu’en levant les yeux vers les étoiles, nous nous tournons vers les profondeurs du temps, en direction de notre origine. Regarder, se laisser traverser sans saisir, ni prendre, ni séparer, ce serait inventer une autre manière de se projeter vers l’inconnu, en mobilisant de nouvelles images et de nouvelles métaphores. C’est ce vers quoi pointe le travail de Félicie d’Estienne d’Orves.
Eli Commins. Commissaire et directeur du lieu unique

///

 

Visuel: Eclipse ©Félicie d’Estienne d’Orves, ADAGP Paris 2021. Photo ©CibrianGallery

 

 

Recommend
  • Facebook
  • Twitter
  • LinkedIN
Share
Tagged in